vendredi 17 mars 2023

ANONYME ANGLAIS DU XVIème siècle, l'Epître sur la discrétion


 L'OEIL DE L'AMOUR


Tu. sais déjà fort bien que le silence ou la

conversation, le jeûne ou la nourriture commune, la

solitude ou la vie en communauté, ne sont pas en

eux-mêmes notre vraie fin. lls peuvent être des

moyens d'atteindre cette fin, s'ils sont employés

légitimement et avec discrétion ; sinon, ce sont des

obstacles plutôt que des secours.

Chaque fois donc que tu te trouves en présence de

pratiques de ce genre, dont l'usage peut être bon

ou mauvais, si tu veux être humble, ne te laisse pas

aller aux recherches inquiètes de tes facultés pour

savoir ce qui est le meilleur. De ces deux attitudes

opposées, prends l'une dans une main, l'autre dans

I'autre, et choisis pour toi ce qui est caché entre les

deux ; cela te permettra d'user ou de ne pas user

de l'une des deux, à ton gré et en pleine liberté

d'esprit, sans encourir aucun blâme.


Tu me demanderas alors : qu'est-ce qui est ainsi

caché entre les deux ? Et je te répondrai : C'est

Dieu ! Dieu pour qui tu dois te taire, si tu dois rester

silencieux ; Dieu pour qui tu dois parler, si tu dois

parler ; Dieu pour qui tu dois jeûner ou ne pas

jeûner, vivre en communauté ou solitaire, selon le

cas. Car le silence n'est pas Dieu, ta parole n'est

pas Dieu ; et il en est de même de toutes ces

pratiques opposées. Dieu se trouve caché entre

elles, et ne peut être trouvé par aucune opération

de l'âme si ce n'est par l'amour de ton cæur.

L'intelligence ne peut le connaître, ni la pensée le

trouver ; il ne peut être saisi par le raisonnement,

mais il peut être aimé et choisi par la volonté

sincèrement aimante de ton cæur.


Choisis-le donc, et tu seras silencieux tout en

parlant ; comme tu parleras tout en gardant le

silence, et ainsi du reste. Ce choix de Dieu par

amour, réalisé en écartant toute autre chose, cette

recherche de lui dans la volonté sincère d'un cæur

pur, en passant entre ces exercices qui s'offrent à

nous comme but et fin de notre considération

spirituelle, voilà sans contredit la manière;la plus

noble de poursuivre et de chercher Dieu qu'une

âme contemplative puisse pratiquer ou apprendre

en cette vie. Peu importe si, dans cette recherche,

elle ne voit rien que puisse percevoir l'oeil spirituel

de la raison ; car il te suffit ici-bas que Dieu soit ton

amour et ta seule préoccupation, le choix et le but

de ton coeur, même si, de toute la vie, tu n'en vois

rien avec les yeux de l'intelligence.


Le trait que lance ce mouvement aveugle, c'est-à-,

dire la flèche acérée de I'amour et du désir, ne

manque jamais ; son but qui est Dieu. Ne l'a-t-il pas

dit lui-même au Livre de l'Amour, lorsqu'il s'exprime

ainsi : "Tu as blessé mon cæur, ma sæur, mon

amie et mon épouse, tu as blessé mon coeur par un

seul de tes regards !"



L'âme a deux yeux, la raison et l'amour, La raison

nous permet de saisir la puissance de Dieu, sa

sagesse et sa volonté dans les créatures, non pas en

lui-même. Mais lorsque la raison défaille, alors

désire, aime, et apprends à exercer ton amour ;

car c'est par l'amour que nous pouvons le

percevoir, le trouver et l'atteindre en lui-même.

C'est un oeil merveilleux que l'amour, et c'est de

l'âme aimante seule que le Seigneur a dit : 'Tu as

blessé mon cæur avec un seul de tes yeux".

L'amour dont il parle ici est aveugle sur bien des

points : il ne voit que la seule chose qu'il cherche,

et c'est pourquoi il la trouve et la goûte ; il atteint le

but qu'il a visé et blesse sa proie bien plus vite que

si son regard se dispersait sur nombre d'objets,

comme le fait la raison, en examinant et comparant

entre eux tant d'objets divers, le silence et la

conversation, le jeûne et la nourriture et le reste,

pour savoir quel est le meilleur.

L'Épître sur la Discrétion

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