4ème dimanche de carême année A Jn 9,1-41
«Va te laver à la piscine de Siloé.»
L'aveugle y alla; il se lava ;
et quand il revint, il voyait.
Jn 9 Il
y a 2 sortes d’aveugles.
Ceux
qui ont vu jadis, et qui ont progressivement perdu la vue, se
rendent très bien compte de ce qu’ils ont perdu, ils se
souviennent de ce que c’est que voir.
Ceux qui n’ont jamais vu, qui
sont nés aveugles, ne se souviennent de rien, car ils n’ont
jamais vu. Ils sont incapables de se figurer ce que peut vouloir
dire : voir – apercevoir la lumière, des formes, des
couleurs, reconnaître les choses et les personnes. C’est de la
bouche des autres qu’ils ont appris qu’ils ne voient pas, que
quelque chose leur manque dont les autres disposent. C’est par
ouï-dire qu’ils savent qu’ils sont aveugles.
Lorsqu’il s’agit des choses de
Dieu, nous sommes tous des aveugles nés, car « Dieu,
personne ne l’a jamais vu », Jn
1,18. Pour le moment, ce que nous savons de
Dieu, nous le savons par ouï-dire, à travers ce que d’autres nous
ont dit. Au baptême, nous avons reçu des yeux intérieurs, les yeux
du cœur, mais nous sommes toujours aveugles. Nos yeux ne
s’ouvriront pour de bon qu’au moment de notre mort, ou bien s’il
nous arrive de rencontrer personnellement Jésus, comme cet « homme
aveugle de naissance », Jn
9,1.
Le risque que court l’aveugle-né
spirituel, c’est de ne jamais s’apercevoir qu’il est aveugle.
C’est le reproche que fait Jésus aux Pharisiens : « Je
suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne
voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent
aveugles », Jn
9,39. Nous connaissons les formules de la
foi, mais nous n’en ressentons pour ainsi dire rien, même si nous
pensons voir et comprendre, et avoir la foi. Les certitudes de notre
tête menacent de nous aveugler, car ce n’est pas notre raison qui
est aveugle, c’est notre cœur qui est aveugle.
Nos doutes manifestent le plus souvent
que ce que nous pensions savoir au sujet de Dieu ne nous suffit plus,
nous voulons voir Dieu, ressentir concrètement sa présence et son
amour. Celui qui ne doute pas se contente de connaissances
superficielles.
« Nous voyons actuellement de
manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous
verrons face à face »,
1 Co 13,12.
Nous ne sentons pas encore pleinement Dieu, nous le pressentons. Nous
ne recevons pas encore la lumière qui nous éblouira à tout jamais,
mais nous recevons les premières lueurs qui font en désirer
davantage. Notre foi est obscure, mais d’une ténèbre déjà
ourlée de lumière. « Ce que nous serons n’a pas encore été
manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous
lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est »,
1 Jn 3,2.
C’est la foi de l’aveugle qui lui
rend la vue. « Jésus lui dit : - Crois-tu au
Fils de l’homme ? », Jn
9,35.
En effet, croire, c’est déjà
commencer à voir, à être attiré par une force plus puissante que
nous. Nous pressentons quelque chose de ce à quoi nous sommes tous
appelés. « Nous voyons actuellement de
manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous
verrons face à face », 1
Co 13,12.
Provisoirement, nous sommes des
malvoyants. Les Pères de la tradition syriaque, dont la mentalité
était encore proche des Évangiles, comparaient le monde présent à
un immense sein maternel, dans lequel nous grandissons jusqu’à
notre mise au monde dans l’au-delà du ciel. « Il vous faut
naître d’en haut »,
Jn 3,7.
Cette vie « intra-utérine »
commence au baptême. L’embryon ne voit rien, il est aveugle. Le
sein maternel dont il a un besoin vital, l’empêche de voir. Mais
il perçoit déjà les sentiments de sa mère, contentement, joie ou
appréhension, rejet parfois. Il entend des bruits qui lui
deviendront familiers dès avant sa naissance, des voix qu’il
reconnaîtra plus facilement après sa mise au monde.
Telle est précisément, selon ces
Pères, la situation du baptisé aussi longtemps qu’il n’est pas
né à la vie « d’en haut ». Les limites de ce monde
l’empêchent de voir les réalités divines auxquelles il est
destiné. Il est aveugle, et il est important qu’il le sache afin
de ne pas se laisser éblouir par les beautés provisoires qui auront
une fin, même si elles portent en elles une trace de celui qui les
créa pour nous. Jésus reprochera un jour aux Pharisiens de se
croire voyants : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez
pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous
voyons !”, votre péché demeure », Jn
9,41.
Le chrétien baptisé, embryon de ce
qu’il sera plus tard, est aveugle, mais cependant il perçoit déjà
quelque chose de cette réalité mystérieuse, « que
l’œil n’a pas vu, que l’oreille n’a pas entendu, qui n’est
pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour
ceux dont il est aimé »,
1 Co 2,9.
Il en perçoit un premier écho, il en goûte un avant-goût dans la
Parole de Dieu, lorsqu’il s’attarde amoureusement à elle dans la
liturgie ou dans le regard des plus petits d’entre ses frères
qu’il accueille. Mt 25,40. C’est l’œil intérieur éclairé
par la foi, qui lui permet de voir et grâce auquel s’applique
cette étonnante béatitude : « Parce
que tu m’as vu, Thomas, tu crois. Heureux ceux qui croient sans
avoir vu », Jn 20,29.
L’œil intérieur,
Dom André Louf, La joie vive, SALVATOR-DIFFUSION,
2017, p 227. - Extraits
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