samedi 21 mars 2026

Saint Pierre Chrysologue (+ 450), La résurrection de Lazare, miracle des miracles

 5ème dimanche de carême année A

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 11,1-45


Un homme était tombé malade. 

C'était Lazare, de Béthanie, 

le village de Marie et de sa soeur Marthe.








 

 

Voici que Lazare, revenu du séjour des morts, se présente à nous, portant une figure de la mort qui va être vaincue, et présentant un échantillon de la résurrection. Avant de pénétrer la profondeur d'un tel événement, arrêtons-nous à contempler l'aspect extérieur de cette résurrection, parce que nous y reconnaissons le miracle des miracles, la puissance des puissances, la merveille des merveilles.

Le Seigneur avait déjà ressuscité la fille du chef de synagogue, Jaïre, mais alors que la puissance de la mort venait de s'exercer sur elle. Il avait ressuscité aussi le fils unique d'une veuve, mais avant qu'il fût mis au tombeau, ce qui devait arrêter la corruption, prévenir la mauvaise odeur et rendre la vie au défunt avant qu'il fût pleinement tombé au pouvoir de la mort.

Mais au sujet de Lazare, tout ce qui se produit est exceptionnel. Sa mort et sa résurrection n'ont rien de commun avec les cas précédents car, ici, toute la puissance de la mort s'est déployée, toute la splendeur de la résurrection s'est manifestée. J'ose dire que Lazare eût accaparé tout le mystère de la résurrection du Seigneur s'il était revenu des enfers le troisième jour. Car le Christ est revenu le troisième jour comme étant le Seigneur, Lazare est rappelé à la vie le quatrième jour comme étant le serviteur. Mais pour établir ce que nous venons d'affirmer, parcourons quelques pages de cette lecture.

Ses soeurs envoyèrent dire au Seigneur :
Seigneur, celui que tu aimes est malade. En parlant ainsi, elles frappent à la porte de son coeur, elles atteignent sa charité, elles s'efforcent de vaincre leur détresse par la force de leur amitié. Mais, pour le Christ, il importe davantage de vaincre la mort que d'éloigner la maladie. Aimer, pour lui, ce n'est pas tirer du lit, mais ramener des enfers et, pour son ami, ce qu'il va lui procurer bientôt, ce n'est pas le remède à sa langueur, mais la gloire de sa résurrection.

Bref, quand il apprit que Lazare était malade,
il demeura deux jours au même endroit. Vous voyez comment il laisse le champ libre à la mort, il donne ses chances au tombeau, il permet à la décomposition de s'exercer, il n'empêche ni la pourriture ni l'odeur infecte. Il accepte que le séjour des morts se saisisse de Lazare, l'engloutisse, le garde prisonnier. Il agit pour que tout espoir humain soit perdu, et que toute la violence de la désespérance terrestre se déchaîne, afin qu'on voie bien que ce qui va se passer est l'oeuvre de Dieu, non de l'homme.

Il reste au même endroit à attendre la mort de Lazare jusqu'à ce qu'il puisse l'annoncer lui-même et déclarer qu'il ira vers lui.
En effet, dit-il, Lazare est mort et je m'en réjouis. C'est donc cela aimer ? Le Christ se réjouissait parce que la tristesse de la mort allait bientôt se transformer en la joie de la résurrection. Et je m'en réjouis à cause de vous. Pourquoi à cause de vous ? Parce que, dans la mort et la résurrection de Lazare, se peignait toute la figure de la mort et de la résurrection du Seigneur, et ce qui allait bientôt suivre chez le maître était déjà réalisé chez le serviteur. Elle était donc nécessaire, cette mort de Lazare, pour que la foi des disciples, ensevelie avec Lazare, ressuscite avec lui.

Sermon 63, CCL 24 A, 373-376

Clerus.org homéliaires

samedi 14 mars 2026

Dom André LOUF, L’œil intérieur,

 

4ème dimanche de carême année A      Jn 9,1-41

 

 «Va te laver à la piscine de Siloé.» 

L'aveugle y alla; il se lava ;

et quand il revint, il voyait. 

 

 

Jn 9 Il y a 2 sortes d’aveugles.

  • Ceux qui ont vu jadis, et qui ont progressivement perdu la vue, se rendent très bien compte de ce qu’ils ont perdu, ils se souviennent de ce que c’est que voir.

  • Ceux qui n’ont jamais vu, qui sont nés aveugles, ne se souviennent de rien, car ils n’ont jamais vu. Ils sont incapables de se figurer ce que peut vouloir dire : voir – apercevoir la lumière, des formes, des couleurs, reconnaître les choses et les personnes. C’est de la bouche des autres qu’ils ont appris qu’ils ne voient pas, que quelque chose leur manque dont les autres disposent. C’est par ouï-dire qu’ils savent qu’ils sont aveugles.

Lorsqu’il s’agit des choses de Dieu, nous sommes tous des aveugles nés, car « Dieu, personne ne l’a jamais vu », Jn 1,18. Pour le moment, ce que nous savons de Dieu, nous le savons par ouï-dire, à travers ce que d’autres nous ont dit. Au baptême, nous avons reçu des yeux intérieurs, les yeux du cœur, mais nous sommes toujours aveugles. Nos yeux ne s’ouvriront pour de bon qu’au moment de notre mort, ou bien s’il nous arrive de rencontrer personnellement Jésus, comme cet « homme aveugle de naissance », Jn 9,1.

Le risque que court l’aveugle-né spirituel, c’est de ne jamais s’apercevoir qu’il est aveugle. C’est le reproche que fait Jésus aux Pharisiens : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles », Jn 9,39. Nous connaissons les formules de la foi, mais nous n’en ressentons pour ainsi dire rien, même si nous pensons voir et comprendre, et avoir la foi. Les certitudes de notre tête menacent de nous aveugler, car ce n’est pas notre raison qui est aveugle, c’est notre cœur qui est aveugle.

Nos doutes manifestent le plus souvent que ce que nous pensions savoir au sujet de Dieu ne nous suffit plus, nous voulons voir Dieu, ressentir concrètement sa présence et son amour. Celui qui ne doute pas se contente de connaissances superficielles.

« Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face », 1 Co 13,12. Nous ne sentons pas encore pleinement Dieu, nous le pressentons. Nous ne recevons pas encore la lumière qui nous éblouira à tout jamais, mais nous recevons les premières lueurs qui font en désirer davantage. Notre foi est obscure, mais d’une ténèbre déjà ourlée de lumière. « Ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est », 1 Jn 3,2.

C’est la foi de l’aveugle qui lui rend la vue. «  Jésus lui dit : - Crois-tu au Fils de l’homme ? », Jn 9,35. En effet, croire, c’est déjà commencer à voir, à être attiré par une force plus puissante que nous. Nous pressentons quelque chose de ce à quoi nous sommes tous appelés. « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face », 1 Co 13,12.

Provisoirement, nous sommes des malvoyants. Les Pères de la tradition syriaque, dont la mentalité était encore proche des Évangiles, comparaient le monde présent à un immense sein maternel, dans lequel nous grandissons jusqu’à notre mise au monde dans l’au-delà du ciel. « Il vous faut naître d’en haut », Jn 3,7. Cette vie « intra-utérine » commence au baptême. L’embryon ne voit rien, il est aveugle. Le sein maternel dont il a un besoin vital, l’empêche de voir. Mais il perçoit déjà les sentiments de sa mère, contentement, joie ou appréhension, rejet parfois. Il entend des bruits qui lui deviendront familiers dès avant sa naissance, des voix qu’il reconnaîtra plus facilement après sa mise au monde.

Telle est précisément, selon ces Pères, la situation du baptisé aussi longtemps qu’il n’est pas né à la vie « d’en haut ». Les limites de ce monde l’empêchent de voir les réalités divines auxquelles il est destiné. Il est aveugle, et il est important qu’il le sache afin de ne pas se laisser éblouir par les beautés provisoires qui auront une fin, même si elles portent en elles une trace de celui qui les créa pour nous. Jésus reprochera un jour aux Pharisiens de se croire voyants : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure », Jn 9,41.

Le chrétien baptisé, embryon de ce qu’il sera plus tard, est aveugle, mais cependant il perçoit déjà quelque chose de cette réalité mystérieuse, « que l’œil n’a pas vu, que l’oreille n’a pas entendu, qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé », 1 Co 2,9. Il en perçoit un premier écho, il en goûte un avant-goût dans la Parole de Dieu, lorsqu’il s’attarde amoureusement à elle dans la liturgie ou dans le regard des plus petits d’entre ses frères qu’il accueille. Mt 25,40. C’est l’œil intérieur éclairé par la foi, qui lui permet de voir et grâce auquel s’applique cette étonnante béatitude : « Parce que tu m’as vu, Thomas, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu », Jn 20,29.


L’œil intérieur, Dom André Louf, La joie vive, SALVATOR-DIFFUSION, 2017, p 227. - Extraits -




samedi 7 mars 2026

Saint Jean 4,5-52, la Samaritaine

 

ème dimanche de carême année A


Un puits, celui de Jacob, celui qui apaise la soif, celui du baiser de Jacob à Rachel il y a très longtemps, Gn 29,11, celui aujourd'hui d'une autre rencontre. Une femme, une samaritaine vient puiser à ce puits. Un homme, un juif demande de l'eau à cette femme. Tout les sépare : le sexe, la religion, la géographie, l'histoire. Et pourtant, rencontre ; mystère d'une rencontre lourde de sens et de symbole au détour d'un dialogue aussi profond et insondable que ce puits d'eau entre cette femme et cet homme.

Un puits caché depuis la fondation du monde se décèle pour révéler une eau vive. Comme en puits, une ouverture en surface, un passage en profondeur, un fond et l'eau qui est là ; comme en puits s'opère une rencontre risquée en surface, profonde par son passage de l'écoute et du dialogue jusqu'à atteindre cette eau vive au fond qui jaillit.

Cette prise de risque est à l'initiative de Jésus, un juif qui traverse le pays de Samarie. Le contentieux religieux et historique est séculaire et enraciné au point que ceux du royaume de Juda qui adorent sur le mont Garizim, les samaritains, ne fréquentent pas ceux du royaume d'Israël qui adorent au temple de Jérusalem, les juifs. Depuis la conquête de Samarie par Jean Hyrcan 1er, il y a environ un siècle avant cette rencontre, juifs et samaritains n'existent plus les uns pour les autres sinon comme ennemis héréditaires.

Mais Jésus va bien plus loin encore que de traverser ce pays hostile et l'inouï retentit. Un juif considéré comme un rabbi par ses disciples entre en dialogue non seulement avec un habitant de Samarie mais qui plus est avec une femme. La Samaritaine elle-même en est troublée. Un juif lui parle à elle une femme samaritaine lui fait-elle entendre.

La parole fait jour alors sur cette rencontre risquée et contrastée ou l'un comme l'autre sont en réalité habités d'un vrai désir, d'une vraie soif d'autre chose. Jésus demande de l'eau pour sa soif d'homme fatigué de la chaleur et du chemin, surface. Et la Samaritaine l'interpelle sur l'audace de sa parole de lui demander de l'eau, surface ; et lui de répondre que boire de la sienne étanche toute soif à jamais, passage en profondeur. Il creuse à la surface d'un monde apparent où la Samaritaine désire cette eau pour ne plus avoir à puiser. Nous pénétrons dans un mystère. Mystère de cette femme au nom inconnue qui dit sa soif. Mystère de cet homme Jésus qui a soif lui aussi mais d'abreuver cette samaritaine d'une « source d'eau jaillissant pour la vie éternelle » lui dit-il. Mystère de cette eau que Jésus offre à boire qu'il a pour elle et qu'il veut pour elle. Parce qu'il sait que cette eau c'est lui qui la possède et qu'il veut faire d'elle comme un puits. Il désire déposer en son fond son eau vive et creuse en elle ce désir.

Pour creuser, lui révèle-t-il qu'il la connaît : « Tu as raison de dire que tu n'as pas de mari : des maris, tu en as eu cinq... » et elle voit alors qu'il est prophète. Et ce prophète lui révèle plus encore que l'heure vient d'adorer le Père en esprit et en vérité où il n'y aura plus à aller ni sur cette montagne ni à Jérusalem. Et la samaritaine de savoir surtout qu'il vient le Messie, celui qu'on appelle Christ qui fera connaître toutes choses. Elle sait aussi désormais que cet homme, ce juif, ce prophète lui a fait connaître qu'il connaissait toutes choses d'elle. Du fond de son cœur, jaillit l'eau vive qui lui fait reconnaître le Christ. Désormais, la cruche peut rester à la surface du puits, l'eau déposée en la samaritaine, en son fond est devenue une source d'eau jaillissant pour la vie éternelle. Elle est un puits vivant et revient à la ville pour dire : « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? »

Comme avec la samaritaine, le Seigneur est là, caché au milieu de notre traversée du désert. Il est là, présent à notre vie en quête de fraternité et de communion. Il est là, présent à notre monde en quête de paix et de justice. Il est là, caché à la surface de notre exode quêtant notre désir pour y creuser un passage en profondeur. Comme avec la samaritaine, il nous invite à abandonner les puits aux eaux stagnantes de nos craintes, de nos histoires et de nos peurs. Mais comme avec la samaritaine, ce puits ne se décèle dans notre cœur avec son eau vive qu'à la mesure où nous nous quittons nous-mêmes toujours au détour de l'autre. Quitter nos idées reçues, nos préjugés, nos certitudes sur l'autre, quitter notre quant-à-soi sans cesse. Marcher à la rencontre de l'autre par le dialogue et par l'écoute pour que se décèle peut-être le puits de celui qui vient en esprit et en vérité nous révéler sa présence par l'autre et nous en abreuver par l'autre et faire de nous aussi alors des puits vivants pour les autres. Amen.


fr. Nathanaël
https://www.encalcat.com/3-dimanche-de-careme-