samedi 29 mars 2025

Guerric d'Igny, sermon de carême sur la parabole de l'enfant prodigue

 

Guerric d'Igny, né entre 1070 et 1080 à Tournai dans le comté de Flandre et décédé le 19 août 1157 à l'abbaye cistercienne d'Igny dans le comté de Champagne

Le 4e dimanche du Carême, le 30 mars 2025, est dit de Laetare. Il invite déjà à entrevoir la joie de la résurrection du Christ à Pâques.


 

Ô heureuse humilité des pénitents !

Ô bienheureuse espérance de ceux qui confessent leurs fautes !


Cet enfant prodigue, dont nous avons entendu raconter, pour notre grande édification, le voyage pleins d'ennuis, la pénitence remplie de larmes, et le retour glorieux ; cet enfant prodigue, si gravement coupable, n'avait pas encore avoué sa faute, mais il avait avec raison résolu de la confesser. Il n'avait point encore satisfait, mais il avait incliné son esprit à vouloir satisfaire, et presque par le seul effet de la résolution qu'il avait conçue dans son humilité, il obtint de suite le pardon, ce pardon qu'on sollicite tant de temps avec des voeux si ardents, qu'on implore avec des larmes si abondantes et qu'on sollicite avec des instances si vives. La confession seule procura l'absolution au larron sur la croix, la seule volonté d'avouer sa faute la valut à l'enfant prodigue. « Je t’ai avoué ma faute, je ne t’ai pas caché mes torts. Je me suis dit : je suis rebelle au Seigneur, je dois le reconnaître devant lui. Et toi tu m’as déchargé de ma faute » (Ps 32,5). Ta miséricorde nous prévient   en tous lieux. Elle avait prévenu la volonté de la confession, en l'inspirant elle prévient la voix de la confession, en lui pardonnant ce qu'il avait à accuser.

 

« Lorsqu'il était encore éloigné, dit l’évangéliste (Lc 15,20), son père l'aperçut et en eut profondément pitié, puis accourant il se précipita à son cou et il l'embrassa. » Selon la force de ces paroles, il tardait plus au Père d'avoir donné le pardon à son fils, qu'au fils de l'avoir reçu. Il se hâtait ainsi de délivrer le coupable du tourment de sa conscience, comme si la compassion pour ce malheureux faisait plus souffrir ce père miséricordieux, que le mal ne faisait souffrir le fils lui-même. Nous ne tenons point ce langage pour mettre dans la nature immuable de Dieu les affections humaines, mais pour inspirer à notre coeur de douces impressions envers cette bonté souveraine, en montrant, par une similitude empruntée à l'humanité, que Dieu nous aime plus que noua ne l'aimons nous-mêmes.


Ô bienheureux pécheur, bienheureux non parce que tu es pécheur, mais parce que tu t'es repenti de ton péché. Quelles étaient, je te le demande, tes impressions dans les embrassements et sous les baisers de ton père, lorsqu'il te ranimait presque désespéré, lorsque te redonnant un coeur pur, il te rendait la joie de son salut ? Et comment, répond-il, les paroles expliqueront-elles ce que l'esprit ne saisit pas ?


Le coeur humain est étroit, aussi quand il est déchiré, il se répand, et, comme il le peut, par les larmes, les gémissements et les soupirs, il laisse exhaler l'ardeur qu'il conçoit, sans la contenir. Ceux qui ont goûté plus souvent et plus abondamment ces impressions, les connaissent parfaitement. Et maintenant, quand, après ces étreintes et ces baisers, laissé à toi-même, tu réfléchis à ton père et à toi, lorsque tu penses à ta conduite et à la manière dont il l'a appréciée, quand tu vois, d'un coté, l'abondance de son péché et d'un autre, la surabondance de la grâce, quelles émotions, je te le demande, cause en toi cette considération


Conserve donc, heureux pécheur, garde avec soin et vigilance cette disposition, ce juste sentiment d'humilité et de péché : aie toujours ces impressions d'humilité par rapport à toi, et d'amour par rapport à la bonté du Seigneur. Il n’y a rien de plus grand dans les dons du Saint-Esprit, rien de plus précieux dans les trésors de Dieu, rien de plus saint parmi toutes les grâces, rien de plus salutaire dans tous les mystères. Garde, si tu veux être gardé toi-même, garde cette humilité de sentiments et de paroles que tu exprimes à ton père en lui disant : « Père, je ne suis pas digne d'être appelé ton fils, fais-moi comme l'un de tes mercenaires. »  Rien n'attire plus le père que le sentiment exprimé par cette parole, jamais tu ne te rendras un digne fils, que si tu continues à avouer ton indignité. Cette humilité justifie non seulement les pécheurs, mais elle consomme les justes, et accroît leur sainteté si, même après avoir accompli tout ce qui leur avait été prescrit, ils se regardent comme des serviteurs inutiles. Que ton péché te soit toujours présent, et, selon le conseil du Sage, ne sois point sans crainte au sujet de la faute qui t'a été pardonnée. Les jugements de Dieu sont cachés et inconnus. Il ne faut point concevoir à leur sujet de présomptions téméraires, alors que nous n'avons rien de plus assuré en ce qui les concerne, sinon qu'en présence de Dieu nul homme vivant ne sera justifié qu'autant qu'il se jugera pécheur. Sa miséricorde t'accueille avec faveur, te protège avec tendresse : crains le jugement, tremble que la grâce donnée à l'humilité ne soit ravie à l'orgueil. Tu avais choisi d'être abaissé dans la maison de ton père, tu étais content de devenir comme l'un de ses mercenaires, persiste dans ce sentiment, afin d'être élevé à des postes plus importants, quand même tu aurais été placé à quelque degré supérieur. Occupe ou désire toujours occuper la dernière place, réclame, non la liberté des enfants, mais la servitude du mercenaire. Éprouve, pour ton père, un tendre dévouement, et reconnais au fond de ton coeur ce qu'il a hérité de sa part. Contente-toi de l'humilité et du travail du mercenaire, en te rappelant ce que tu as mérité de ton côté. De quelques vertus que tu paraisses orné, quelques services que tu sembles rendre à ton père, ne te départis jamais de l’humilité par laquelle tu es parvenu à lui plaire et sans laquelle tu lui seras désagréable. Car l'humilité est la plus grande de toutes les vertus, bien qu'elle ignore qu'elle est une vertu. Elle est la racine, la semence, le foyer et la vigueur de presque toutes les vertus, elle en est le comble, la garde et la règle. Elles commencent par elle, par elle, elles progressent, elles sont consommées en elle, et sont conservées par elle. Et comme elle donne à toutes les vertus d'être vertus, si quelqu'une d'elles vient à manquer ou à être moins parfaite, progressant à son défaut, elle donne de son fonds de quoi compenser ce qu'elle ne fournit pas.

 https://www.arccis.fr/au-fil-du-temps/entrer-en-careme-avec-les-peres

 


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